Futur du travail & Skills

Maroc-Europe : arrêtez de nous prendre de haut

Le Maroc a changé, l’Europe aussi. Pourquoi leur relation doit désormais reposer sur une base plus mature, entre partenaires qui assument leurs intérêts.

J’aime l’Europe, et je le dis sans détour. J’y ai étudié, j’y ai travaillé, j’y ai construit une partie importante de mon parcours professionnel et personnel. Depuis près de vingt-cinq ans, j’évolue entre le Maroc, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique, dans des environnements où les sujets de transformation, de compétences, de technologie et de gouvernance sont au cœur des décisions.

C’est précisément pour cela qu’un sentiment me gêne de plus en plus : le Maroc a profondément changé, mais le regard porté sur lui par certains acteurs européens n’a pas toujours évolué au même rythme.

Il reste encore, dans certains discours et dans certaines postures, une forme de verticalité. Le Maroc est parfois présenté comme un pays que l’on accompagne, que l’on aide à se développer, que l’on encourage à s’aligner, à se conformer, à sécuriser, à retenir ou à réformer.

Cette logique appartient de plus en plus au passé.

Le Maroc n’est plus simplement un pays du « voisinage sud ». C’est un partenaire économique, industriel, sécuritaire, énergétique et géopolitique de l’Europe. C’est aussi, dans certains domaines, un concurrent. Et c’est précisément là que la relation doit devenir plus adulte.

Les événements récents de Ceuta le montrent avec une particulière clarté. Lorsque la frontière est sous tension, l’Europe attend du Maroc une coopération forte sur les sujets migratoires et sécuritaires. C’est légitime. Mais cette attente rappelle aussi une réalité simple : la stabilité de certaines frontières européennes dépend directement de la qualité de la relation avec le Maroc.

On ne peut donc pas nous considérer comme un simple pays périphérique lorsque tout va bien, puis comme un partenaire indispensable dès qu’une crise survient. Si nous sommes partie prenante de la solution, nous devons être considérés comme partie prenante de la relation.

La même contradiction apparaît lorsqu’on parle des talents. Après plus de vingt ans dans les RH et la transformation des organisations, je mesure chaque jour à quel point les compétences deviennent un enjeu stratégique majeur pour l’Europe, confrontée au vieillissement de sa population et à des pénuries croissantes dans plusieurs métiers.

Dans ce contexte, les talents marocains deviennent particulièrement attractifs. Ingénieurs, médecins, développeurs, techniciens et professionnels qualifiés sont recherchés, et l’Europe développe désormais des mécanismes organisés pour attirer les compétences dont elle a besoin.

Je n’y vois aucun problème en soi. La mobilité internationale est une richesse, et je serais le dernier à défendre une vision fermée du marché du travail. Mais il faut alors assumer le débat jusqu’au bout : on ne peut pas parler d’immigration lorsque les profils ne correspondent pas aux besoins du moment, puis parler de mobilité des talents lorsqu’ils deviennent utiles à l’économie européenne.

La vraie question devrait être celle de la circulation des compétences, de la formation conjointe, des parcours professionnels internationaux et du partage de la valeur créée. Le Maroc investit dans la formation de ses talents. Il est normal qu’il se demande aussi comment cette valeur contribue à son propre développement.

Il en va de même sur le plan économique. Lorsque le Maroc fournit des composants industriels, des services, de l’énergie ou des compétences dont l’Europe a besoin, le mot « partenariat » vient assez naturellement. Lorsque nos entreprises deviennent plus compétitives, que notre agriculture gagne des parts de marché ou que notre industrie monte en gamme, le discours devient parfois beaucoup plus défensif.

Pourtant, un partenaire mature n’est pas condamné à rester complémentaire. Il peut également devenir compétitif. C’est même l’un des signes que la relation a fonctionné.

Le Maroc ne demande pas de privilège, et il n’en a pas besoin. Il demande simplement que les règles soient claires, équitables et appliquées de la même manière lorsque nous sommes fournisseurs, clients ou concurrents.

La question des normes me semble encore plus importante. L’Europe dispose d’une puissance réglementaire considérable et produit des standards qui finissent souvent par s’imposer bien au-delà de ses frontières. Pour un pays comme le Maroc, fortement intégré aux chaînes de valeur européennes, cela signifie adapter continuellement ses industries, ses processus et parfois ses politiques publiques.

C’est le fonctionnement normal d’un grand marché, mais plus la relation devient stratégique, plus une question devra être posée : le Maroc restera-t-il uniquement un pays qui applique des règles élaborées ailleurs, ou pourra-t-il progressivement participer à leur construction lorsqu’elles affectent directement son économie ?

La différence entre les deux n’est pas technique. Elle est politique. Elle distingue une relation d’alignement d’une véritable relation de partenariat.

Mais je ne souhaite pas faire de l’Europe le seul responsable de cette situation. Le Maroc doit lui aussi changer de posture, car on ne peut pas réclamer d’être considéré comme un partenaire stratégique tout en recherchant constamment la validation extérieure.

Notre ambition ne devrait pas être de devenir le meilleur élève du voisinage sud européen. Elle devrait être de devenir un pays suffisamment fort, compétitif et ouvert pour choisir ses partenariats en fonction de ses propres intérêts, qu’ils soient européens, africains, atlantiques, américains, asiatiques ou moyen-orientaux.

L’Europe restera essentielle pour le Maroc, et je suis convaincu que le Maroc deviendra lui aussi de plus en plus important pour l’Europe. C’est précisément cette interdépendance qui doit nous conduire à dépasser les anciens réflexes.

La Coupe du monde 2030 offre, à mes yeux, un symbole particulièrement intéressant de cette évolution. Le Maroc, l’Espagne et le Portugal vont organiser ensemble l’un des plus grands événements mondiaux. Le Maroc ne sera pas invité à participer à un projet européen ; il en sera coorganisateur.

C’est exactement ainsi que j’imagine la relation de demain : des partenaires capables de défendre leurs intérêts, de ne pas toujours être d’accord, de négocier fermement et pourtant de construire ensemble.

Je ne souhaite donc pas moins d’Europe pour le Maroc. Je souhaite une Europe plus proche, plus présente et plus ambitieuse dans sa relation avec nous, mais sur une base plus mature.

Et j’aimerais que le Maroc adopte exactement la même exigence envers lui-même.

Parce que le Maroc a changé, que l’Europe a changé, et que nous avons désormais suffisamment d’intérêts communs pour abandonner les réflexes hérités d’une autre époque.

Alors oui, avec beaucoup de respect mais aussi avec la même exigence de respect en retour : arrêtez de nous prendre de haut.

Retour aux analyses

Voir toutes les analyses