Josh Bersin vient de publier une analyse intéressante de ce que pourrait être le marché du travail américain en 2035. Son message est plutôt rassurant : la population active vieillit, l’offre de travail ralentit, les métiers de la santé et les autres activités centrées sur l’humain vont continuer de croître, et l’IA a plus de chances de transformer de nombreux emplois que de les supprimer purement et simplement.
Je partage une grande partie de cette analyse. Elle repose principalement sur la situation des États-Unis et, dans ce contexte, ses conclusions me paraissent solides. Mais après plus de vingt ans passés à travailler sur les RH, la technologie RH et la transformation en Afrique et au Moyen-Orient, je crois que la lecture africaine est très différente.
Nous ne partons pas de la même démographie
Aux États-Unis et en Europe, l’IA peut aider à compenser un manque de bras et de compétences. En Afrique, le défi est presque inverse. Nous avons une population jeune et en croissance, des millions de personnes qui arrivent chaque année sur le marché du travail et des économies qui peinent déjà à créer suffisamment d’emplois formels et durables. L’impact de l’IA ne peut donc pas se discuter uniquement sous l’angle de la productivité.
Le vrai sujet, c’est que l’IA devient très efficace pour automatiser une partie des tâches qui offraient traditionnellement aux jeunes leur première expérience professionnelle : l’administration, le support client, l’analyse de base, la comptabilité, la présélection des candidatures, le développement informatique ou les activités de back-office. Ces tâches ne sont pas seulement du travail. Elles font aussi partie du parcours par lequel une personne construit son expérience, son jugement et sa confiance. J’avais abordé ce mécanisme en me demandant qui construira les seniors si l’IA fait le travail des juniors, et la question devient encore plus sensible sur un continent où la majorité de la population active est jeune.
Le coût du travail est un avantage fragile
Un autre point mérite attention. Pendant de longues années, une partie de la compétitivité africaine s’est construite sur le coût du travail, en particulier dans l’externalisation, les centres de services partagés et les activités opérationnelles. Mais si une tâche peut désormais être automatisée à un coût compétitif, les entreprises ne se demanderont peut-être plus où trouver une main-d’œuvre moins chère. Elles se demanderont simplement si elles ont encore besoin de cette main-d’œuvre.
Cela ne veut pas dire que l’Afrique doit craindre l’IA. Je crois au contraire que le continent dispose d’une réelle opportunité de saut technologique. Nous avons des jeunes talents, une adoption numérique qui progresse vite et des besoins considérables dans l’éducation, la santé, les services financiers, l’agriculture, les infrastructures et bien d’autres secteurs. Mais notre avantage de demain ne pourra pas reposer uniquement sur le fait d’être moins cher. Il devra de plus en plus reposer sur notre capacité à former des talents qualifiés, adaptables et augmentés par l’IA.
La question qui se cache derrière le Superworker
C’est ici que je nuancerais légèrement l’idée du « Superworker ». L’IA peut rendre un professionnel expérimenté beaucoup plus productif, et je le constate sur le terrain. Mais il faut aussi se demander comment nous formerons la prochaine génération de professionnels expérimentés si l’IA réalise une part croissante du travail d’entrée de carrière, celui-là même par lequel on apprenait.
Pour l’Afrique, la vraie question porte donc peut-être moins sur la destruction d’emplois par l’IA que sur notre capacité à repenser assez vite l’éducation, le développement des compétences, les parcours professionnels et les moteurs de croissance, afin de créer des opportunités réelles pour une nouvelle génération.
J’aimerais beaucoup connaître le point de vue des DRH, des dirigeants et des professionnels qui travaillent en Afrique. Selon vous, quelle est la plus grande opportunité, ou le plus grand risque, que l’IA représente pour l’emploi en Afrique dans les dix prochaines années ?